« Les jeunes sont plus fragiles au niveau de l’impact émotionnel »
26 mai 2009
Carmen Martinez est psychologue pour MSF. Après avoir travaillé au Nord Kivu à deux reprises ces derniers mois, elle décolle aujourd’hui pour le territoire du Haut-Uélé, dans le nord-est de la République démocratique du Congo (RDC), où MSF vient d’intensifier ses activités suite à la dégradation de la situation humanitaire. Dans cet entretien, Carmen nous parle de l’impact psychologique de la guerre sur la population et, en particulier, les plus jeunes.
Quelles peuvent être les conséquences de la guerre sur la population?
La guerre peut avoir des conséquences sur le plan psychologique et émotionnel, mais aussi sur le plan social, sur le fonctionnement de votre vie. Il y a la peur, un sentiment que tout le monde connaît. Dans la guerre, la peur est partout. Il y a l’anxiété aussi: vous pouvez avoir des difficultés à gérer le stress, peut-être parce que vous avez vécu directement une expérience traumatisante. Lors d’entretiens avec des patients, certains me parlent de « flash-backs », c’est-à-dire d’images répétitives d’événements vécus. D’autres ont peur pendant la nuit, font des cauchemars, éprouvent de vives émotions au moindre bruit … Ils ont peur de sortir de chez eux. Par ces comportements, ils évitent toute situation qui pourrait leur rappeler une expérience difficile qu’ils ont vécue. Ils peuvent avoir des maux de tête ou d’autres plaintes physiques sans pouvoir les expliquer. Enfin, nous voyons aussi de la tristesse ou de la dépression, tout simplement. C’est ce qui arrive lorsque quelqu’un perd tout espoir dans la vie.
Les adolescents sont nés dans la guerre, ils n’ont connu que cela… Sont-ils plus fragiles?
L’impact de la guerre concerne tout le monde… Mais il est vrai que l’enfance et l’adolescence sont des périodes où votre personnalité est en train de se définir. Les jeunes peuvent avoir davantage de difficultés à gérer leur situation au cœur de la guerre. Ils peuvent rencontrer des problèmes de socialisation, commettre des actes de délinquance ou avoir des comportements déviants. Certains deviennent plus introvertis. Toutes ces réactions sont des comportements « de protection »… Les jeunes ont en général davantage de problèmes au niveau de la socialisation et ils sont plus fragiles au niveau de l’impact émotionnel. D’un autre côté, les jeunes peuvent aussi récupérer plus rapidement. En tant que psychologue, on peut donc faire beaucoup pour les plus jeunes.
Peux-tu décrire les activités que MSF met en place?
Par exemple, j’ai travaillé dans un camp de personnes déplacées au Nord Kivu, où nous avons mis en place une approche communautaire. Parmi nos groupes cibles, il y avait les “enfants soldats démobilisés”, c’est-à-dire des jeunes âgés de 14 à 20 ans environ et qui avaient déposé les armes. On a créé un groupe qui se réunissait une fois par semaine. Il a fallu d’abord créer une atmosphère de confiance. Ensuite, nous avons trouvé des activités de groupe. Ils ont décidé de faire une équipe de football et puis, ils ont eux-mêmes proposé de faire des activités sportives avec des enfants plus jeunes. Après cela, ils ont proposé des activités génératrices de revenus… L’objectif est de trouver des espaces, des mécanismes qu’ils peuvent développer eux-mêmes pour se soutenir les uns les autres. Pour ceux qui le désiraient, nous réalisions des entretiens individuels de soutien psychologique également.
“L’impact de la guerre concerne tout le monde… Mais il est vrai que l’enfance et l’adolescence sont des périodes où votre personnalité est en train de se définir. Les jeunes peuvent avoir davantage de difficultés à gérer leur situation au cœur de la guerre”, Carmen Martinez, psychologue pour MSF.
En tant que psychologue, tu es confrontée directement à l’horreur de la guerre…
Bien sûr, on entend beaucoup « d’histoires de guerre ». Des jeunes vous racontent qu’ils ont été obligés de tuer… Ils éprouvent un sentiment d’impuissance car ils ont été enrôlés dans les groupes armés contre leur propre volonté. C’est toujours très dur à entendre. Par ailleurs, vous voyez de nombreuses jeunes filles qui ont été abusées sexuellement. Au Nord Kivu, je me souviens de deux petites filles, de huit et cinq ans, qui avaient été emmenées par un homme armé et obligées de passer la nuit avec lui. Les faits étaient connus de tous au sein de la communauté mais tout le monde avait peur de parler. Cela a même été difficile pour nous de convaincre la maman de se rendre à l’hôpital avec ses deux filles. Cette histoire m’a beaucoup touchée mais, malheureusement, elle est loin d’être unique.
Quelles sont les conséquences psychologiques pour les victimes de viol?
En plus de toutes les conséquences physiques, l’impact psychologique des violences sexuelles est très, très difficile à gérer à long terme. Cela touche directement à la dignité de la personne. Celle-ci perd le sentiment d’être humaine, elle a l’impression de n’être qu’un objet. Le viol s’accompagne aussi de graves conséquences au niveau social car les victimes sont stigmatisées, rejetées par leur proches et la communauté entière. J’ai vu beaucoup de personnes qui avaient subi des violences sexuelles, principalement des jeunes filles mais aussi des hommes. A Masisi, au Nord Kivu, MSF travaille avec un réseau de « mamans conseillères » qui mènent des sensibilisations auprès des communautés de la région. Elles repèrent les victimes de violences sexuelles, organisent une première rencontre confidentielle et puis les réfèrent vers l’hôpital ou vers des cliniques mobiles pour une prise en charge médicale et psychosociale. Un psychologue MSF mène alors des entretiens avec les victimes, organise des formations et des supervisions techniques et, enfin, offre un soutien psychologique à nos « mamans conseillères ». J’ai moi-même travaillé à Masisi, où j’ai mis en place la stratégie de santé mentale, non seulement pour les victimes de violences sexuelles mais aussi, plus généralement, pour les personnes qui ont vécu des événements difficiles dans la guerre.
C’est une telle stratégie que tu vas maintenant mettre en place dans le Haut-Uélé?
Dans le territoire du Haut-Uélé, la présence des rebelles ougandais de l’Armée de Résistance du Seigneur (LRA) et des armées congolaise et ougandaise menant des opérations militaires contre ces rebelles, a rendu la situation humanitaire très préoccupante.
Je vais me rendre à Faradje, là où MSF a commencé à appuyer médicalement un hôpital. Nous allons définir la stratégie de santé mentale, en effet, mais aussi apporter un soutien psychologique au personnel de l’hôpital. Ils ont vécu cette situation de guerre et, en particulier, une récente attaque à l’hôpital lors de laquelle plusieurs personnes avaient été tuées. Le personnel de santé est souvent en première ligne, face-à-face avec la violence de la guerre.
photos: Nabil Elderkin










