Haut Uélé: Le soutien psychologique aux victimes avant le témoignage
18 mars 2009
Laure Wolmark est psychologue et spécialiste du traitement des violences sexuelles. Elle travaille actuellement pour Médecins Sans Frontières à Dungu où elle aide à la prise en charge des personnes traumatisées par les violences commises par la Lord Resistance Army (LRA) dans la région du Haut Uélé. Elle nous livre ici ses réflexions sur la difficulté de préserver les victimes d’une certaine forme de voyeurisme qui rend difficile le soutien psychologique indispensable.
Q : Quel soutien MSF peut apporter aux personnes qui ont vécu de pareilles histoires?
Laure : D’abord nous pouvons traiter les conséquences médicales des violences et des viols. Les gens qui ont ainsi pu se libérer des mains de la LRA souffrent souvent de blessures ou d’affections contractées pendant les semaines, voire les mois qu’ils ou elles ont passés en brousse, sans aucun accès à des soins. Quant à leur trauma psychologique, surtout celui des femmes qui ont souffert de violences sexuelles, il est tel qu’il justifie pleinement que l’on prenne soin d’elles individuellement. Il est nécessaire de leur offrir un espace d’expression, de les laisser raconter comment elles se sentent – ceci en toute discrétion.
Nous avons donc entrepris dans le Haut Uélé, un travail de sensibilisation à la prise en charge confidentielle des victimes de la violence. C’est une nécessité pour aider ces femmes à se reconstruire mais dans les structures sanitaires que j’ai pu visiter, cette espace intime n’existait pas.
Je pense par exemple à cette jeune femme que nous avons soignée dans un des hôpitaux dont nous nous occupons. Elle avait été kidnappée par la LRA et détenue pendant plusieurs semaines, violée plusieurs fois par jour par de multiples agresseurs. Elle souffrait depuis d’une incontinence urinaire. Cette jeune femme était sans cesse sollicitée dans sa chambre d’hôpital, visitée par de nombreuses personnes de cette communauté qui lui était de plus étrangère. On lui témoignait de la sollicitude, on voulait savoir ce qu’elle avait vécu. Il a même été difficile de faire comprendre aux visiteurs que nous pensions que l’examen gynécologique ne devait pas être fait devant une si nombreuse assemblée…
Q : Est-ce que les femmes que tu as rencontrées ont voulu parler ouvertement de ce qui leur était arrivé ?
Laure : Le problème ici est que tout le monde éprouve une sorte de fascination pour ces personnes qui ont été captives de la LRA pendant de longs mois.
Ceci est vrai des gens de leur propre communauté, mais aussi des visiteurs, que ce soit les journalistes, les militaires qui viennent demander des renseignements ou même les autres étrangers. Nous-mêmes, à MSF, recueillons leur témoignage afin de faire connaître au monde l’horreur qu’elles ont vécue, ce qui est utile mais doit être réfléchi en fonction de l’état de la personne. Tout cela peut compliquer leur prise en charge psychologique.
Lors de l’entretien psychologique, ce qui compte, c’est de permettre aux patients d’exprimer ce qu’ils ressentent, de les laisser raconter ce qu’ils souhaitent. Non seulement il ne faut pas émettre de jugement, voire donner l’impression de douter de la véracité de leurs dires mais plus, il faut savoir ne pas demander de détails sur les évènements violents qu’ils ont vécus, sur leurs conditions de captivité. Il faut laisser parler et écouter.
Le recueil de témoignage est un autre registre, différent. La femme dont j’ai recueilli le témoignage n’était pas ma patiente, c’est pour cela que j’ai pu le faire.
Q : Tu as travaillé avec des victimes de violence et de violence sexuelle dans beaucoup de contextes différents. Y a t-il des caractéristiques particulières au contexte du Haut-Uélé ?
Laure : Le contexte ici est très particulier en ce qui concerne les souffrances. Dans de nombreux villages, beaucoup de gens ont vécu des massacres, de nombreuses personnes ont été tuées ou enlevées. La population vit toujours dans un climat de peur, craignant de nouvelles attaques.
Puis, il y a ceux qui ont été kidnappés pendant des mois et qui sont les rescapés sortis d’un long séjour en brousse avec la LRA. Les personnes que j’ai rencontrées sortant de périodes de plusieurs semaines, parfois plusieurs mois de captivité dans la brousse, dans un environnement de cauchemar, étaient en état de choc. Parfois elles étaient incapables même de parler. Leurs proches avaient souvent l’impression de ne pas les reconnaître. Les femmes avaient la plupart du temps subi de multiples viols ; elles avaient été utilisées comme esclave domestique et sexuelle.
Le plus important pour elles aujourd’hui, c’est qu’elles puissent, en tant que personne, revenir dans leur famille et dans leur communauté. Mais il est très important, en même temps, de les accompagner sur le plan psychologique, elles-mêmes et leur famille.
Chacun réagit d’une manière différente après d’avoir vécu de telles atrocités, après avoir été confronté à la violence extrême. Passé le premier temps du choc, certaines personnes vont reprendre, sans trop de difficultés, le cours de leur vie. Mais d’autres vont développer des symptômes, qui sont une cause de grande souffrance et peuvent constituer un véritable handicap. Cela va jusqu’à des dépressions sévères, des idées suicidaires et même des suicides.
Le soutien psychologique doit donc garder son espace prioritaire. Il va permettre de rendre la vie moins douloureuse à toutes ces personnes qui souffrent des conséquences psychologiques de la confrontation brutale à la violence.
Le témoignage de O., 24 ans, couturière, déplacée de Bangadi à Dungu, souligne l’importance d’un appui psychologique.
Un samedi de septembre, nous avons quitté Bangadi pour aller vers Napopo, pour faire la récolte du paddy. Nous sommes arrivés là à 11 h0O. Ils (les combattants de la LRA) sont venus nous surprendre aux champs, et nous ont arrêtés. Nous étions dix personnes.
Dans la brousse, nous avons fait trois jours. Je crois, mais je ne suis pas sure. C’est difficile de se rappeler le temps parce ces gens-là sont instables, mobiles. On m’a arrêté avec mon mari. On l’a tué dans la brousse, je ne sais pas quand exactement. Nous sommes allés dans beaucoup d’autres endroits avec les combattants de la LRA où ils ont tué beaucoup d’autres personnes. Nous étions trois femmes. Ils nous ont battues très sérieusement. Ils n’ont pas pu me violer tant que mon mari était encore là. Ils m’ont battue à la place de me violer. Ils préfèrent violer la jeune fille qui n’a pas encore connu l’homme, parce que s’ils violent celle qui a déjà un mari, ils pensent qu’ils peuvent facilement attraper le sida.
Les hommes étaient derrière pour porter, nous les femmes nous les précédions, nous ne savions pas ce qui se passait derrière nous. Ce n’est que par la suite, le soir, que l’on remarquait l’absence de quelqu’un, et l’on apprenait qu’il était mort.
On nous a tout pillé. Tout ramassé, tout brûlé., Seulement ce qui était sur le corps, on nous a trouvé avec ça. Quand nous sommes sorties, ce sont des gens qui nous ont aidées, nous ont données des vêtements, parce que nous étions à demi-nues. Ici aussi, à Dungu, il y a d’autres gens qui nous aident, nous ne sommes pas capables de nous occuper de nous-mêmes, parfois aussi nous n’avons rien, nous sommes seulement là, sur le qui-vive.
Ce qui m’attriste beaucoup, c’est la manière de faire de ces gens. On prend un de vous, on le tabasse, on le poignarde à coups de couteau, à coup de bâton. On le fait avancer, ça fait mal de voir qu’ils font verser le sang humain, c’est cela qui est vraiment pénible. Ils m’ont libérée avant qu’on arrive dans le camp principal [O. n’a pas souhaité identifier le lieu exact].
Après avoir été libérées, sur le chemin du retour, nous avons vu beaucoup de cadavres, il aurait mieux valu ne pas être libérées que de voir tous ces cadavres. C’était vraiment émotionnant.










